Sorry, French only
Oui - mais encore...2007-03-01
Ainsi donc la donne a changé.
C'est du moins ce que nous explique depuis environ quarante ans une vision bien mécaniste de l'évolution du monde, décrivant l'avènement d'une ère de l'ultra-technologie, sur fond d'accélération permanente et de complexité nouvelle… Le séduisant enthousiasme qui souvent accompagne cette grille de lecture nous enjoint donc d'espérer l'imprévu pour jouer à le maîtriser, naturellement portés que nous serions à trouver sans cesse de nouvelles équations permettant de marier le souci de l'épanouissement personnel au sens de l'intérêt général, l'un (se) nourrissant (de) l'autre… Beau tableau, non ? Taillé sur mesure pour les hautes sphères du monde des décideurs et de leurs think tanks en tout cas… Et l'artiste là-dedans ? Mais voyons, tous artistes ! Chacun entrepreneur de lui-même, soignant donc l'efficacité de son expression pour exister dans un monde devenu fluide par essence ! Beau tableau !?…
- Précisément « non » ! semblent répondre tant de désirs de liberté, dénonçant à l'envi les faces sombres dudit tableau, dont les nouvelles formes d'opportunisme semblent pour l'heure faire reculer de jour en jour les frontières du cynisme. Comment en effet ne pas se braquer face aux dérives mafieuses des échanges globalisés, et leur cortège de violence et de gâchis déguisés en lutte pour le bien commun, sombres avatars des exigences de l'argent ? Et à l'opposé du champ, comment ne pas s'attrister des dérives nihilistes des comportements individuels, et leur cortège d'égoïsmes et de prétentions déguisés en lutte pour l'épanouissement personnel, sombres avatars des exigences du désir ? Résistons, semble donc commander l'indignation, au nom de tous les humanismes encore disponibles. L'artiste ? Alpha et oméga de l'insoumission, chantre de la subversion par excellence, rétif à toute forme d'autorité comme à toute forme de consensus, il est l'emblème même de la résistance.
- Résister à quelles fins exactement, répondent implicitement les premiers ? Pas vraiment d'idée neuve fédératrice en vérité… et beaucoup de vieilles idées frelatées, incompatibles entre elles. La Résistance, ce mythe si confortablement français et son culte du grain de sable porteur d'universalité ne se heurte t-il désormais à son propre vide de projet ? Ne peut-on considérer la majeure partie des actes de cynisme en question, si lourdes et douloureuses qu'en soient leurs conséquences, comme sombres soubresauts temporaires d'un monde en voie de transformation radicale ? L'artiste ? A y regarder de plus près, sa fonction de marginal au service d'une modernité subversive est précisément une invention de l'histoire moderne : comment oublier les œuvres de dévotion ou d'allégeance, propres aux temps classiques ? et a contrario, que reste t-il de moderne et de subversif aujourd'hui dans ce culte si conformiste d'une marginalité bien heureuse de trouver grâce auprès de budgets marketing quand l'occasion s'en présente ? « Non », décidément, mieux vaut accepter le monde qui s'ouvre à nous, abandonnant les modèles nationaux-pyramidaux pour un modèle global-neuronal, cette fameuse holistique dont la première vertu est de faire voler en éclat tant d'oppositions désormais obsolètes, à commencer par celle entre raison et passion. Certes la post-modernité banalise la fonction artistique, mais au même titre que la modernité occidentale a laïcisé les valeurs chrétiennes : il restera toujours des musiciens, mais de là à leur conférer cette identité sociale d'« artiste », dans un monde totalement imprégné de musique…
- Vouloir ce qu'on ne peut empêcher, donc ? Mais à quel prix, s'inquiètent les seconds ? La planète encaissera t-elle le coût de transformation ? Quels que soient les espoirs de lendemains chantants, une injustice reste une injustice, à combattre comme telle, ici et maintenant ; sans compter que rien n'indique que le monde neuronal holistique prétendûment espérable en question n'en porte pas son lot - au fait, là-dedans, quelle place pour ceux qui ne vont pas assez vite ?… N'y a t-il pas beaucoup à craindre du désespoir des inaptes ? En tout cas, à voir l'ultra-formatage désormais offert par les gros systèmes audiovisuels planétaires, « tous artistes » ressemble fort à « plus aucun artiste »…
- Mais qui dit que le monde en question augmente le nombre des inaptes, renchérissent les premiers ? S'obstiner à dénoncer les gros systèmes empêtrés dans leurs logiques de pachydermes aboutit à passer sous silence l'ultra-créativité des nouvelles formes d'artisanat, et le sentiment de liberté inédit qui y règne. On doit espérer maîtriser l'argent et le désir pour construire un monde de valeurs non systématiquement marchandes. Tous qualifiés pour procurer de l'émotion !
- Mais tout ce que l'on peut percevoir autour de nous ne reflète que l'inverse de cet objectif : pour aboutir à ça, il faut s'opposer fermement !
- Au contraire, tout autour de nous révèle ce qui se dessine derrière la crise : pour aboutir à ça, il faut accélérer fortement !
… Ad lib… Petit sentiment d'impasse, frisson légèrement désagréable au bas de l'échine de l'apprenti-intello qui s'aperçoit au milieu du gué que l'océan du problème qu'il prétendait traiter est autrement plus profond que les idées qu'il parvient péniblement à manier… Pas dans la merde, donc…
Recentrage..
Ce qui paraît réjouissant dans les meta-incertitudes actuelles, c'est l'émergence de mini-convictions, dont la naïveté apparente me semble receler ce petit je ne sais quoi de valable.
En voici une : a contrario de la mort annoncée de l'Histoire, dont la date officielle paraît aussi hasardeuse à définir que celle du disque, il faudra toujours croire en la nécessité de construire des histoires. C'est en quelque sorte la profession de foi implicite des sept personnes qui se sont retrouvées pour travailler et jouer ensemble (ce joli oxymore bien musical), et de quelques acteurs-clés qui ont rendu ce projet possible. Sept personnes et un peu plus, toutes convaincues de la nécessité de trouver leur propre rythme dans la wiki-logique, de se construire un territoire ouvert plutôt que de choisir un camp fortifié.
Des histoires de chanteuse rémoise, que le talent et le cœur extraordinaires portent à relever des défis que l'on imagine sans limite, de saxophoniste francilien que l'on sait incroyablement multifonctions, mais surtout si ouvert et cultivé, qu'il est donc également possible de n'entendre qu'à l'alto, de saxophoniste tenor israelo-bordelais, dont la sensibilité si profonde entraîne tous ceux qui le cotoient vers des territoires insoupçonnables de subtilité, de guitariste italo-américain, cultivant l'art du décalage onirique comme on goûte un grand vin, simplement pour vivre pleinement, de contrebassiste ô combien français, dont le flegme faussement détaché sur les choses de la vie n'a d'égal que la précision de son placement dans la chose musicale, de batteur marseillo-lorrain, juste là, toujours là, toujours là pour tous, avec l'immense générosité que sa redoutable efficacité peut lui permettre… toutes ces histoires réunies en une histoire de gens qui s'écoutent pour s'entendre - ce fameux « Shema », préalable et si supérieur à toute idée de commandement. Précieux.
Tout ça pour ça, donc : pour un disque, ce « produit culturel » que l'on dit en sursis. Si vous l'avez dûment acheté, vous avez donc accompli le premier geste d'un acte politique qui sera complet, et par là-même comblera votre serviteur, si vous écoutez la musique avec plus d'attention que celle que vous portez à la lecture de ces lignes certainement contestables.
Alors pourquoi enjoliver tout ça de questions ainsi formulées ? Par jeu probablement – un autre jeu qui lui aussi sonde le je-autre. Peut-être aussi pour marteler que la musique, derrière ses règles à propos desquelles les approches structurantes et déstructurantes ne cesseront jamais de se confronter, ne reste qu'un mystère qu'il est simplement bon de vivre ensemble. Un de ces aspects de la vie qui permet de ne pas en avoir une approche exclusivement mécaniste.
« Vivre ensemble », un projet politique ? Oui, autant que spirituel.
PB - Mars 2007
Soul Role - A propos de Stéphane Guillaume2004-07-01
Adaptable – pour beaucoup, telle serait la qualité la plus marquante de Stéphane Guillaume.
Prenons-les au mot : comment en effet ne pas admirer son extraordinaire sens des instruments de musique, des genres musicaux et des contextes humains ? Impressionnant presque malgré lui, il livre toujours avec un naturel désarmant les fruits de sa formation précoce, brillante, complète, qui l’ont très tôt destiné à porter en lui les si rares qualités que requièrent le « métier » de musicien - déjà nombreux sont les orchestres qui ont bénéficié de ses services aussi exceptionnellement talentueux que généreux.
Il est donc légitimement admiré pour cela, Stéphane, non seulement connu pour savoir (vraiment) jouer d’un nombre incalculable d’instruments (généralement) à vent, mais aussi pour toujours aimer jouer de la musique, un peu comme il aime raconter des histoires, avec cette inimitable fraîcheur, mélange d’enthousiasme et de désir de partage permanents.
C’est bien que l’on sache déjà cela, car ce qui nous est proposé ici est tout autre. Flûtes, clarinettes, saxophones, sifflements, arrangements multiples et orchestres à géométries variables… les pluriels demeurent, certes, comme un trait de largeur incontournable de sa personnalité, mais cette fois-ci au service d’un propos clairement personnel, et magnifiquement construit et inspiré.
De cette énergie de marcheur infatigable au service des autres, dont je fus maintes fois le témoin réjoui à ses côtés, de cette immense culture musicale, dont il ne laisse souvent transparaître qu’un aspect purement anecdotique (en imitant « pour rire »…), il se sert pour rappeler aujourd’hui qu’il sait marcher en-tête, choisissant savamment ses partenaires, et recentrant ainsi ses plus belles impressions de voyage pour poursuivre la construction du sien, avec bonheur et pour le nôtre.
Adaptable, certes… mais surtout bel et bien épris de liberté, ce disque en est un manifeste évident, ce n’est pas là son moindre mérite.
PB - Juillet 2004
Intermittents - Quelques réflexions sur une crise2003-07-19
Lettre ouverte à ceux qui souhaitent connaître ma position (dont on peut parfaitement se passer d’ailleurs…) sur le conflit des intermittents.
Le conflit social a au moins une vertu : il interpelle. Il a aussi un vice, celui de forcer les parties à adopter des positions tranchées, dans des débats qui souvent réclament un peu de modération.
Musicien, intermittent du spectacle, convaincu du bien fondé de l’existence de ce statut, je prends la décision de ne pas faire grève, et prends également le temps d’expliquer ma position, récemment sollicité par plusieurs personnes qui me demandaient mon opinion à ce sujet.
Petit préambule à l’usage de ceux qui n’y connaissent rien au régime des intermittents du spectacle - c’est à dire à peine moins que moi…
Pour partir d’un peu loin, on peut probablement résumer les choses ainsi. Le statut des intermittents du spectacle, régi par les annexes 8 et 10 du régime de l’Unedic, permet aux salariés précaires du secteur du spectacle qui franchissent un seuil minimum d’activités payées (et déclarées) au cours d’une période N, de bénéficier lors d’une période N+1 d’un complément de revenus plus ou moins important - lequel complément est calculé selon des règles un peu complexes liées à la période N et à la période N+1. Ainsi de suite au cours des périodes N+2, N+3, etc… après re-examen du critère d’admission à chaque fin de période.
Ce complément de revenus, assorti d’une couverture sociale, est financé, au nom de la solidarité interprofessionnelle, par l’ensemble des cotisations générées par l’Unedic, tous secteurs confondus.
Ce système est, de mon point de vue, fondamentalement sain :
- parce qu’il crée une forme de solidarité fondée sur une activité économique réelle,
- parce que cette solidarité interprofessionnelle le rend comptable des deniers communs – la définition des règles d’indemnisation étant paritairement négociée tous les trois ans entre syndicats d’employeurs et syndicats de salariés.
1) Le projet d’accord du 26 juin 2003 me semble partiellement mais fortement criticable.
Il est fondé sur un triple constat de crise, qui me paraît difficilement contestable.
- Crise financière d’abord : un déficit record (828 millions d’Euros en 2002) qui, s’il reste plus modeste que d’autres déficits sociaux (6,1 milliards d'Euros en 2002 pour l’assurance maladie), n’est quasiment pas compensé par les cotisations des emplois permanents du secteur de la culture (37,2 millions d’Euros d’excédent en 2002). Ce déficit me semble donc poser en termes cruciaux la question de l’ampleur acceptable de la solidarité interprofessionnelle (rappel : ce sont donc les salariés du régime général qui financent nos revenus).
- Crise de confiance ensuite : il est acté que de nombreux gros employeurs utilisent abusivement ce statut, qui leur permet d’embaucher du personnel à temps partiel quasiment en permanence, et donc de gérer ainsi une fausse précarité très peu coûteuse pour eux (aucune indemnité de licenciement ni de fin de contrat). Les principaux présumés coupables sont la majorité des chaînes de l’audiovisuel hertzien et les producteurs plus ou moins indépendants avec lesquels celles-ci travaillent le plus souvent, qui se servent ainsi de leur appartenance au secteur du spectacle pour abuser du système. Ils sont également à chercher du côté des gros producteurs de spectacles vivants, qui emploient sous ce régime tout un tas de métiers peu spécifiques au spectacle.
- Crise de principe enfin : ce régime, géré par les partenaires sociaux, doit donc être renégocié tous les trois ans pour être agréé par l’Etat, et je comprends que nous sommes donc à la date butoir de négociation, faute de quoi les spécificités des annexes 8 et 10 seraient de fait intégrées à d’autres dispositions sur lesquelles la négociation aurait abouti ; or le MEDEF, en amont des dernières négociations, avait assez clairement laissé entendre son intention de sonner le glas de l’existence des annexes 8 et 10 pour ramener tous les métiers précaires du spectacle dans le giron de l’annexe 4, régissant le travail intérimaire.
Partant de ce diagnostic, force est de constater que le projet d’accord du 26 juin comporte deux vrais points positifs :
- la pérénnisation ferme des annexes 8 et 10, et donc du statut d’intermittents du spectacle – la réaffirmation du principe selon lequel la solidarité interprofessionnelle s’applique de façon particulière pour certains métiers du spectacle ne me semble pas un mince acquis !
- une meilleure définition du champ d’application de ces annexes – la spécification plus précise des métiers pouvant bénéficier de ce statut me semble constituer une première étape indispensable à la lutte anti fraude ; et il me paraît logique que certains métiers du spectacle soient dorénavant rattachés au régime des intérimaires, d’autres au régime général (CDD et CDI).
Il comporte un élément qui ne m’inspire pas grand-chose pour l’instant : l’abaissement sensible du niveau des indemnités versées. Calculées selon des règles auxquelles je ne comprends quasiment rien, ces indemnités, que je trouve actuellement fort généreuses à mon endroit, seront très probablement réduites pour à peu près tous les bénéficiaires futurs de ce régime, si j’en crois les analyses faites par tous ceux qui se sont récemment penchés en détail sur le sujet. Jusque là, rien ne me choque vraiment : il me paraît assez inévitable que les indemnités baissent globalement pour faire face à un tel déficit. En revanche, le récent rapport Sens – Rabine montre aussi que le mode de calcul est encore plus complexe que le précédent, et fait apparaître d'incroyables aberrations, entre les différents « profils » d’intermittents. Si celà se confirme, il apparaît que certains, à activités « comparables », peuvent être indemnisés de façon radicalement différentes. De telles aberrations, fondées sur une usine à gaz de plus, témoigneraient à l'évidence du fait que les problèmes ont été à moitié traités. Et dans ce cas, il ne me paraît pas concevable de les laisser en l'état.
Mais ce projet d’accord comporte surtout un élément scandaleusement dur pour les artistes : le resserrement des critères d’admission, à peine plus généreux que pour les autres métiers du spectacle. Les signataires accréditent ainsi une tendance à n’admettre au sein de ce régime que ceux qui ont une activité professionnelle intense - oui, ce nouveau seuil d’admissibilité de 507h soit 43 cachets en 10 mois 1/2, même glissants, est très difficile à obtenir pour de nombreux musiciens de très grand talent dans l’économie actuelle de la culture.
Cette partie du projet d’accord est donc d’autant plus contestable, qu’elle est à apprécier au regard de moyens bien timides concernant la lutte anti fraude, lesquels ne me semblent pas bien menaçants pour les principaux présumés coupables sus-nommés.
2) Mais je ne partage pas la conviction selon laquelle la grève est le seul moyen d’action efficace face aux imperfections de cet accord.
J’ai tout d’abord le sentiment que nous (musiciens, comédiens, danseurs... disons "artistes") récoltons les fruits amers d’une stratégie syndicale qui, pour faire nombre face au MEDEF, a préféré associer les intérêts des artistes à ceux des autres métiers du spectacle. De ce point de vue, une fois n’est pas coutume, je mettrais volontiers CGT et CFDT dans le même panier. Ceci est d’autant plus étonnant que certaines parties pourtant non polémiques du rapport Roigt-Klein (commandé par les Ministres de la Culture et des Affaires Sociales en 2002), pointaient explicitement la disparité du rapport au travail existant entre les artistes et les autres métiers du spectacle.
En effet, il me paraît fondamental de rappeler que les périodes non travaillées des artistes (au sens « sans cachet ») sont fortement génératrices d’activité - ainsi un musicien doit-il, entre les concerts ou séances d’enregistrement, travailler son instrument, faire des répétitions, écrire ou arranger des répertoires, chercher des concerts s’il n’a pas de tourneur, produire ses projets s’il n’a pas de maison de disque… Or les autres métiers du spectacle ne génèrent quasiment aucune activité hors cachet. En posant cet argument, je souhaite être très clair : rien de personnel par exemple contre les techniciens du spectacle, qui, pour beaucoup, connaissent également une réelle forme de précarité. Je dis simplement que leur temps nécessaire de non-travail n’a rien à voir avec le nôtre. Or la distinction que le projet d’accord fait entre le seuil d’admissibilité des artistes et celui des autres métiers est totalement ridicule. La CFDT a bien merdé sur ce point crucial.
Mais ici s’arrête ma tentative d’assimilation entre CGT et CFDT. Car, au risque d’être encore un peu plus raide et donc de me faire quelques ennemis parmi mes potes séduits par les sirènes du discours ouvertement indigné de la CGT, j’ai appris récemment que celle-ci n’a pas signé un seul accord depuis 1969 régissant les annexes 8 et 10, dont pourtant nombre de ses défenseurs attitrés ont bien profité ces dernières années. J’avoue être un peu déconcerté par cette nouvelle ironie de l’Histoire.
Je n’ai donc ni envie de cautionner la stratégie syndicale de la CGT, ni envie de m’associer systématiquement aux intérêts de métiers qui, du strict point de vue du lien au travail, n’ont qu’un lointain rapport avec la conception que je me fais du mien.
Ensuite, plus généralement et sans vouloir « faire le malin qui voit les choses de haut », je reconnais éprouver un vrai sentiment de malaise face à la violence des rapports sociaux français. Tant sur le sujet des intermittents que celui des retraites ou de la décentralisation, et je parie bientôt sur le problème du déficit de la sécu. Par la radicalisation et le discours dominant de toutes les parties en présence, par le degré d’imperfection de ce qui nous est proposé comme par l’analyse éminemment dogmatique ou volontairement parcellaire de ceux qui s’en indignent, et qui ne trouvent que la grève et le cri au loup comme moyen d’action, chaque camp me semblant ainsi favoriser le raidissement de l’autre.
A ceux qui s’indignent à grand bruit des intentions souterraines du gouvernement, du MEDEF ou par extension de la finance internationale, je préfère opposer une stratégie de petits pas, me bornant à critiquer exclusivement – mais résolument - ce que je considère comme critiquable, reconnaissant ainsi une admiration non feinte pour la maturité des rapports sociaux qui me semble régir bien des pays de l’Europe du Nord.
3) Je préfère défendre un principe large de solidarité, sur plusieurs fronts, fermement et patiemment.
Pour revenir au sujet du jour, je me refuse à établir un lien direct entre le statut d’intermittent et la créativité artistique. La réalité me paraît franchement plus nuancée. Car, pour concentrer ma réflexion sur ceux qui me touchent le plus, je ne cache ni mon admiration pour de nombreux maîtres ou jeunes musiciens étrangers, ni mon admiration pour de nombreux musiciens français, de tous âges et de tous bords. A tous ceux-ci je trouve une grâce qui me semble provenir de bien d’autres horizons que celui des vertus d’un quelconque statut.
Plus concrètement encore, autour de moi, probablement les 3/4 des musiciens avec lesquels je travaille sont intermittents, bien entendu pour leur plus grande satisfaction. Ceux qui ne le sont pas n’ont soit pas assez de concerts pour en bénéficier, ou, ceci impliquant cela, sont profs à temps partiel (activité jusqu’ici considérée comme non compatible avec le statut d’intermittent, critère qui change en mieux dans le nouvel accord d’ailleurs…), ou encore sont étrangers et rarement en France. Tous ces musiciens exclus du statut ne sont pas forcément les moins bons.
Et toujours autour de moi, les acteurs de la culture me semblent regrouper une population bien plus large que la seule collectivité des intermittents du spectacle. Les métiers regroupés au sein de ce statut sont très évidemment indispensables au secteur du spectacle, et sont pratiqués par la même dose de bosseurs et de branleurs que bien d’autres secteurs économiques, n’en déplaise au MEDEF. Mais je mesure aussi très concrètement ce que je dois au banquier qui m’a accordé un prêt personnel pour le premier disque de Prysm. Et lui, à ma connaissance, n’est pas intermittent.
Il n’en reste bien évidemment pas moins qu’un musicien de qualité doit pouvoir décemment vivre de son activité artistique, et que le recours à un système de solidarité est indispensable pour freiner les vices du marché.
Petit détour :…
Je crois donc aux vices comme aux vertus du marché. Et je maintiens très banalement que le rôle des états et des organismes transnationaux est de mettre un peu de lenteur dans une accélération délétère : par la régulation et la « moralisation » des activités des gros mondialiseurs économiques (qui, certes, produisent beaucoup de merde mais pas que), et par la construction d’un système de solidarité à tous niveaux, à la fois fondé sur la promotion d’une petite économie et sur de la redistribution pure et simple.
Et à ce propos, je crois toujours aux vertus cardinales du bulletin de vote : oui, je pense par exemple que les stratégies culturelles des grandes maisons de disques et grosses structures de production sont (trop souvent mais pas toujours) pauvres en contenu, que le rôle de l’Etat, n’en déplaise au MEDEF, est donc d’introduire le critère de qualité dans la production culturelle, que les petites structures et moyens de production sont (assez souvent mais pas toujours) gages de qualité, que M. Aillagon me semble peu sensible aux vertus de la petite économie, et que donc les institutions de la Veme République, pour imparfaites qu’elles soient, permettent à certaines échéances de choisir d’autres personnes plus conscientes de ces impératifs.
… Fin du détour
L’artiste, au nom de l’indispensable promotion du critère esthétique face au critère d’utilité, a donc droit à une forme de solidarité particulière de la part de la collectivité. Et la pérénnisation du statut d’intermittent au sein des annexes 8 et 10 a une vertu fondamentale : elle réaffirme la légitimité d’une solidarité interprofessionnelle.
Ceci posé, il est évidemment souhaitable que la mobilisation actuelle puisse permettre à très court terme de colmater les failles de ce projet d'accord. Mais, même si celui-ci est adopté avec variantes, il me paraît important de ne pas considérer les choses comme figées, sachant que ces accords se renégocient tous les trois ans.
Concrètement, je suis tenté de défendre, pour le prochain accord, une plateforme pour les musiciens et probablement valable aussi pour les comédiens, qui comprendrait trois volets :
- Un réel combat contre la fraude : nous savons donc le déficit important, nous savons également la fraude importante ; or je n’ai à ce stade lu aucune évaluation (même grossière) du poids estimé de celle-ci dans le déficit. Il me semble donc indispensable de commencer par cela pour ensuite, à l’instar des contrôles URSSAF ou des contrôles fiscaux, qui, à ma connaissance font bien flipper tous ceux qui les subissent, se donner les moyens d’envoyer des inspecteurs sanctionner les pratiques frauduleuses.
- Un seuil d’admission radicalement bas permettant ainsi d’intégrer au système tous les gens qui jouent, même très peu (mais d’où vient donc cet attachement au chiffre 507 ?… admettons une bonne fois pour toutes la nécessité d’intégrer au système ceux qui ne jouent même que 12 fois par an ! – chiffre symbolique pris pour l’exemple : une fois par mois… mais c’est peut-être encore trop – quelqu’un peut-il m’expliquer les risques d’une carte professionnelle et renouvelable de musicien, attribuée pour 2 gigs dans l’année ?… pour ma part, ça ne me semble pas vraiment plus fasciste que la carte d’un vrp, le caducée nominatif d’un médecin voire le numéro de sécu…- on en souffre, du numéro de sécu ? ;-)…
- A la lumière des deux points précédents, un principe d’indemnisation visant à l’équilibre, ou à un déficit acceptable. Dans cette perspective, à activité égale, la baisse du niveau d’indemnisation des intermittents actuels – dont moi évidemment - me semblerait d’autant plus recevable qu’elle concrétiserait une forme de solidarité professionnelle, avant d’être interprofessionnelle : en gros, ceux qui jouent beaucoup percevraient moins d’indemnités, pour que ceux qui jouent peu en perçoivent un peu.
Et plus généralement je pense aussi que d’autres sujets doivent être traités pour orienter correctement la politique culturelle en France.
- Ainsi pourrait-on se demander s’il ne serait pas plus cohérent que l’Etat, et non l’Unedic, au nom d’une solidarité nationale et non exclusivement professionnelle ou interprofessionnelle, finance directement le travail non rémunéré des artistes, au titre du soutien à la création. Dans un tel système, toujours fondé sur un critère d’activité réelle, la masse des contribuables se substituerait donc à celle des salariés. Quand on sait la tendance lourde qui voit la part de la rémunération salariale diminuer par rapport à l’ensemble des types de revenus, cette hypothèse me semble très sérieuse. (Le seul problème, c’est qu’elle appelle implicitement de ses vœux l’avènement d’une vraie réforme fiscale, arlésienne de la vie politique française depuis plus d’une dizaine d’années…)
- On pourrait également exiger la publication d’un rapport annuel de l’investissement culturel public, secteur par secteur, région par région, et disponible sur Internet. Un truc pas politique, avec des éléments chiffrés, genre analysés par la Cour des Comptes.
- On pourrait encore commencer à s’intéresser de près à l’harmonisation des statuts d’artistes au sein de la Communauté Européenne.
- …
Encore une fois, sans vouloir « faire le malin », je ne lis ces idées dans aucun document contestant le projet d’accord du 26 juin, encore moins dans les documents appelant à la grève. Je ne sais pas si le PS, jusqu’à présent totalement à la ramasse sur ce sujet comme sur celui des retraites, est enfin en train de se réveiller pour proposer autre chose que la hausse des cotisations patronales – dans un pays où le taux de prélèvements obligatoires par rapport au PIB est un des plus élevés du monde, la CSG et la CRDS ayant été instituées à l’origine… pour une période transitoire, il me paraît assez malsain de compter encore sur ce levier-là. Il serait pourtant grandement temps qu’il se réveille, le PS !…
Faire la grève est un droit évidemment inaliénable. Mais qui doit, me semble-t-il, être confronté à trois réflexions :
- dans une économie de marché (arghhh, encore le « marché »…), la grève pose la question de la responsabilité du gréviste sur la santé de la structure qui l’emploie ; concernant les festivals, petits ou grands, dont le budget est par exemple majoritairement financé par la billetterie, ceci ne me semble pas totalement négligeable ;
- dans une société de responsabilité (arghhh, le retour de la morale…), elle me semble imposer, dès le départ de la part des grévistes, la mise au point d’un projet alternatif complet, un peu plus élaboré que la promotion implicite du statu quo, ou encore la seule volonté de retourner à la table des négociations ; or, ce projet, je ne le vois donc venir de nulle part ;
- dans une communauté de culture (arghhh, mais qu’est-ce donc que « la culture » ?…), elle me semble se confronter de plein fouet aux intérêts immédiats et fort légitimes de ceux qui, parce qu’ils ont mis des mois à préparer un programme, parce qu’ils ont rarement l’occasion de jouer sous telle configuration, sur telle scène,… ou parce qu’il ne souhaitent simplement pas contester, privilégient ainsi un court terme bien concret à la défense d’intérêts de moyen terme qu’ils ne sentent pas. L’exemple de M. Voirin, délégué de la CGT-Spectacle, allant assister au concert des Rolling Stones au Stade de France au beau milieu d’une période où il appelle à la grève générale du spectacle, m’a bien fait rigoler, et me semble ainsi totalement décrédibiliser l’attitude de la CGT.
Considérant que le projet du 26 juin régissant le statut d’intermittent pour les trois ans à venir est fortement critiquable, je persiste à ne pas considérer les choses comme figées, même si le projet est entériné par le gouvernement ; je persiste aussi à penser que les enjeux du spectacle, à plus forte raison ceux de la culture, ne peuvent être réduits au seul problème du statut d’intermittent. Je décide donc de ne pas faire grève, et m’engage en revanche à chercher à convaincre tout « décideur culturel » que je rencontre d’agir en faveur des idées que je défends dans ces lignes.
En gros, je continue à prôner une stratégie douce, même (voire peut-être surtout) face à une stratégie supposée dure, et je continue donc à préférer jouer d’abord, et parler après.
PB - Juillet 2003
ilium - un délire de potache2001-09-01
Découvert par tatonnements successifs par une équipe de chercheurs dans un laboratoire de La Plaine Saint Denis, et plus récemment identifié dans un centre de recherches d'Ivry sur Seine, l'Ilium est désormais défini.
Il tient son nom de la synthèse qu'il produit implicitement entre l'exceptionnelle légèreté de l'Helium, l'exceptionnelle réactivité du Lithium, l'exceptionnel rôle stabilisateur de l'os Iliaque pour le corps humain et l'exceptionnel rôle déstabilisateur du récit de l'Iliade pour l'histoire de l'humanité.
Récemment intégré dans le tableau de classification de Mendeleïev sous un numéro restant à définir, il s'agit donc d'un élément de classe I A, de symbole Il, de périodicité forte et de masse variable. Metal exemplaire pour ses propriétés cristallines et magnétiques, denses mais ductiles, il est désormais très recherché pour son exceptionelle qualité de transcendeur sonore. Son isotope le plus décelable, (plus scenoactif que radioactif), est désormais l'Ilium 5, constitué de 5 électrons libres, très libres, mais liés par une énergie vibratoire peu commune. Dans ses composés, il prend des formes et mesures variables, parfois complexes, à caractère fortement soniques.
Elément stable par nécessité, et instable… par nécessité, il est également dense mais insaisissable, brut mais subtil, rugueux mais fluide, permettant ainsi à ses particules élémentaires de s'ancrer dans la Terre pour mieux s'en échapper, et promettant donc à l'esprit de transcender la matière (évidemment….)
Organza - A propos de David El-Malek2001-07-01
Peut-on parler avec justesse de ceux qui nous touchent le plus ? Sachant bien que le sujet n'est pas complètement inédit, et convaincu que l'époque, faisant voler en éclat la sacro-sainte frontière analytique entre sujet et objet, nous pousse à être un peu "partie" pour être meilleur juge, je me prête à l'exercice, flatté d'avoir à le faire… et un rien anxieux du résultat…
Car jouer avec David, c'est d'abord accepter d'être l'heureuse victime de l'exigence qu'il s'impose à lui-même. Une exigence qui se traduit en tout premier lieu par la volonté farouche de ne pas tricher avec certaines histoires : la sienne tout d'abord, d'Israël à Paris via Bordeaux, déjà fort chargée de moments extrêmes, de bonheurs certains comme de douleurs profondes, de celles qui marquent à vie. De celles qui peuvent aussi porter vers la musique, autre histoire qu'il semble considérer comme un monde en perpétuel mouvement, qu'il aborde avec la rigueur obstinée d'un chercheur et la force inspirée d'une vocation légèrement tardive - jetant son dévolu sur le sax tenor à vingt ans seulement, mais tellement résolument.
Exigence qui transparaît aussi dans son souci permanent du temps à prendre. Le vrai temps, celui qui permet de prêter attention, de considérer tout élément comme riche d'enseignement, de plonger résolument au fond des choses, là où se trouve la possibilité de mettre en lumière la frontière entre intégrité et intégrisme, à la fois subtile et immense. Prendre le temps pour ne pas perdre le sien… signe des temps, suis-je porté à croire.
Tout un programme qu'il se donne pour se taire souvent, parler avec précaution, et rire aussi… beaucoup… Car David est à lui seul un univers de gestes et d'expressions, d'une généreuse désinvolture qui détruit toutes les façades artificielles d'un gigantesque éclat de rire contagieux. L'une de ces armes pacifiques qui mettent tout le monde d'accord et heureux.
Connaissant l'homme depuis quelque temps déjà, je suis entré dans ce projet avec la certitude de découvrir encore de nouvelles richesses, heureux d'avoir à jouer avec son son, avec l'étendue exceptionnelle de son vocabulaire, d'avoir à découvrir son écriture comme ces mélodies traditionnelles israëliennes sans âge, d'avoir enfin à partager tout ceci avec Jules Bikoko et Daniel Bruno Garcia, partenaires de longue date de David, musiciens d'une classe sans égale, d'une disponibilité et d'une générosité sans faille.
Séduit a priori par le voyage, je ne soupçonnais pas à quel point j'en retirerais du plaisir. Merci David !
PB - Juillet 2001
Prysm - parce que..1995-03-01
… parce qu'on n'a pas fini d'explorer toutes les richesses du trio acoustique • parce que 3 c'est bien, mais 3 compositeurs c'est vraiment mieux • parce que seul compte le groove • parce que pair et impair vont de pair • parce qu'il vaut mieux être dedans et dehors • parce que le spectacle vivant reste le cadre privilégié de l'échange • parce que l'instant qui passe transcende toute prévision • parce que seule l'écoute permet d'exister • parce que la tradition ne peut vivre que bousculée • parce que l'incertitude surpasse les certitudes • parce que rien ne sera plus comme avant, et tant mieux • parce que mieux vaut vivre ce qu'on aime • parce que mieux vaut parler de ce qu'on vit • parce qu'un "PRYSM" révèle les couleurs d'une source apparemment terne • parce que la diversité est la clé du futur • parce que le son est simplement un art de vivre • parce que la musique parle d'amour • parce qu'il faut aimer pour donner • parce que l'intention compte autant que l'action • parce qu'on ne finira jamais d'explorer toutes les richesses du trio acoustique…
